
En 2015, l’AWDF lançait son programme de leadership et de gouvernance, une initiative de renforcement des capacités avec pour objectif d’encourager le développement des organisations de femmes africaines par leurs propres moyens — et grâce à un coaching individuel et collectif avec des leaders et des gestionnaires de haut niveau et de niveau intermédiaire. Les fonds devaient principalement servir à développer le leadership et la gouvernance au féminin, et renforcer les capacités de leadership des femmes africaines qui occupent déjà des postes de direction au sein de certaines organisations. Ces fonds devaient également contribuer au renforcement du leadership des femmes. Jessica Horn, directrice des programmes de l’AWDF, s’est entretenue avec Nancy Akanbombire, responsable du renforcement des capacités, pour discuter de la publication du livret Éclosion du leadership au féminin : parcours des organisations des droits des femmes africaines (document rédigé sur la base de l’initiative de 2015).
Éclosion du leadership au féminin: Parcours des Organisations de Femmes Africaines Leaders
C’est ce qu’elles avaient à dire…
Jessica : La plupart des bailleurs de fonds investissent dans les projets et/ou les activités des organisations. Selon vous, pourquoi est-il important d’investir dans des domaines comme le leadership et la gouvernance au sein des organisations de femmes ?
Nancy : À mon avis, la plupart des bailleurs de fonds privilégient plus les résultats des projets qu’ils peuvent partager avec leurs partenaires au détriment du leadership, de la gouvernance ou des capacités des personnes qui organisent ces activités sur le terrain. Dans une certaine mesure, cela se tient, puisque cette stratégie permet aux donateurs de poursuivre leurs activités. D’un autre côté, ce choix peut avoir un impact sur les objectifs à long terme d’une organisation.
La réponse à votre question (pourquoi investir dans des domaines comme le leadership et la gouvernance dans les organisations de femmes), est simple : pour transformer et pérenniser leurs organisations et encourager la justice sociale et le changement. Quand vous regardez les informations à la télévision, écoutez la radio ou lisez les journaux, vous constatez qu’il y a beaucoup plus d’organisations de femmes qu’auparavant. Par ailleurs, les femmes du monde entier semblent avoir plus de pouvoir lors des processus de prise de décision et plus d’influence sur de nombreux aspects de la vie sociale, politique et économique. Pourtant, les voix des femmes restent encore faibles et il n’existe toujours pas de véritable autorité ou d’autonomie du leadership au féminin.
Je pense que le patriarcat se reflète de diverses manières dans toutes les structures, les systèmes et les institutions de notre société. Les ressources des organisations de femmes sont par exemple très limitées, ce qui nuit au travail des femmes et à leurs organisations. En conséquence, les systèmes de gestion de la plupart de ces organisations ne sont pas très formels, car les femmes se lancent d’abord à la recherche de solutions à leurs problèmes sans penser à la structuration formelle de leur organisation.
Pour que les bailleurs de fonds contribuent à tous changements positifs, il est important d’investir dans un processus de transformation de l’organisation et de son personnel, de reconnaître et d’intégrer les forces et les capacités des femmes dans leurs organisations. Il faudrait aussi miser sur un processus et un environnement qui encouragent les femmes, qui permettent à celles-ci et à leurs structures de reconnaître leur potentiel et de s’opposer aux valeurs normatives du monde masculin.
Jessica : Éclosion du leadership au féminin est un recueil d’histoires drôles, inspirantes et surprenantes (j’avoue que c’est un livret très bien rédigé) ! Dites-moi, quelles sont les expériences de développement personnel et les thèmes communs qui sont ressortis chez chaque personne et chaque organisation ?
Ayesha : Wôw ! C’était une expérience vraiment unique, j’ai eu l’impression de faire partie de tout le processus de formation et j’ai commencé à surmonter ma propre peur d’écrire.
Lorsqu’on nous a demandé d’élaborer ce document exceptionnel, je n’étais pas sûre de pouvoir rendre compte des expériences, des émotions et des changements vécus par les femmes et les organisations avec lesquelles nous avons travaillé tout au long de ce projet. Si j’ai toujours le sentiment que leurs histoires ont été pleinement représentées, j’espère aussi avoir réussi à donner vie aux organisations et à leurs leaders, ainsi qu’aux lectrices et lecteurs qui pourront réellement s’identifier à ces femmes et à leurs organisations ; leurs expériences deviendront réelles et ne seront pas simplement des histoires tirées d’un autre roman de fiction. J’espère également que ces expériences offriront l’espoir nécessaire à d’autres femmes africaines leaders qui ont suivi ou entreprennent de suivre des parcours similaires.
Je pense qu’au niveau des organisations, les principaux sujets soulevés concernaient les questions relatives aux systèmes, pratiques et structures de gouvernance et celles relatives au pouvoir et à sa transmission. En ce qui concerne les leaders, des points comme la confiance en soi et le pouvoir ont été débattus.
Il convient également de mentionner que nous avons fait appel à une illustratrice et graphiste féministe africaine, une femme talentueuse et épatante, Dorcas Magbadelo. Elle a magnifiquement conçu et illustré ce document.
Jessica : Quelle histoire vous a le plus touchée ?
Nancy : Disons que toutes les histoires sont très touchantes et inspirantes. Mais si je devais en choisir une, je dirais celle de Zawade. C’est incroyable la façon dont elle a surmonté les discriminations et dirige aujourd’hui son organisation avec tant de confiance, de grâce et de force. Je tiens à rappeler que la lutte pour un monde juste pour TOUTES les femmes est possible !
Dans un monde patriarcal comme le nôtre, les femmes sont discriminées à tous les niveaux : à la maison, à l’école, au travail, dans les hôpitaux, les transports, les hôtels, etc. Absolument partout. Dans le cas de Zawade, en plus d’être née femme, elle vit aussi avec un handicap : c’est « une femme en situation de handicap handicapée ». Cette particularité génère d’autres formes de discrimination, de violence, de stigmatisation, etc. Il est donc extraordinaire qu’elle ait réussi à surmonter tous ces obstacles et se lève aujourd’hui pour défendre les droits des autres femmes et filles comme elle. Zawade possède l’esprit d’une vraie féministe. Son évolution depuis sa participation au programme de leadership et de gouvernance est tout simplement remarquable. Son parcours me rappelle constamment que les femmes peuvent tout faire. Son histoire est belle et très valorisante. Une raison de plus d’investir dans la formation des femmes !
Ayesha : Je dirais l’histoire de Khanyisile – Le sens profond du pouvoir. J’ai été particulièrement frappé par cette tendance que nous avons à aborder certaines situations de manière superficielle, surtout lorsqu’il s’agit des questions de développement et de création d’opportunités. Les histoires habituelles se limitent aux femmes des communautés pauvres et marginalisées. Khanyisile est une jeune femme à qui de nombreuses opportunités n’auraient pas été offertes sur la seule base de son lieu de résidence et de son travail. Il s’avère qu’elle avait encore beaucoup de réalités à découvrir. Par exemple, Khanyisile avait rarement eu l’occasion de rencontrer et d’interagir avec des femmes fortes qui avaient réussi dans leur carrière et qui lui ressemblaient. Elle a revu ses ambitions à la hausse.
C’était tellement émouvant de voir la surprise sur son visage alors qu’elle se trouvait dans la même pièce que d’autres femmes leaders noires tout aussi jeunes qu’elle. Cette expérience a réveillé quelque chose en elle. Désormais, elle voit plus grand.
Rapporter toutes ces histoires constitue une expérience vraiment incroyable.
Jessica : Le développement personnel est une expérience à la fois douloureuse et magnifique. Quelles sont les difficultés les plus courantes que vous avez rencontrées lors de ce projet ?
Ayesha : Hmmm ! Je pense que tout changement (voire toute évolution) passe par des étapes difficiles. On entend des gens dire des phrases du genre : « nous avons toujours procédé ainsi » ou « c’est dans l’ordre naturel des choses ». Vraiment ? Dès que nous cessons de changer, nous commençons à mourir et ceci est valable pour touttous, y compris pour les femmes et leurs organisations.
Mais comme vous l’avez si bien dit, c’était magnifique de voir ses femmes leaders se métamorphoser. En même temps, cette évolution signifie que certaines d’entre elles ont découvert qu’elles étaient devenues trop importantes dans leurs organisations : certaines ont démissionné pendant le programme ou après. Cette situation a été difficile à gérer, car si l’objectif visant à renforcer les compétences de leadership de ces femmes a été atteint, les organisations concernées ont finalement perdu de précieux atouts.
En ce qui concerne les organisations, le renforcement structurel et les changements qui l’accompagnent n’ont pas toujours été bien accueillis, notamment lorsque les fondatrices de ces organisations occupaient aussi le poste de directrice. Quelques organisations ont éprouvé de la gêne à l’idée de redistribuer les pouvoirs ou d’envisager une discussion autour du transfert de pouvoir. Dans certains cas, il existait également un écart intergénérationnel qui empêchait d’aborder certains sujets.
Mais tout s’est bien terminé.
Jessica : L’AWDF est l’un des rares bailleurs de fonds à investir dans la formation des femmes comme méthode de renforcement des organisations de défense des droits des femmes. Est-ce que ces formations fonctionnent ? Quelle est la valeur ajoutée des formations individuelles et collectives ?
Nancy : L’AWDF est effectivement l’un des seuls bailleurs de fonds qui reconnaissent la nature omniprésente du patriarcat dans nos vies et son impact sur chaque système et organisation de notre société, son influence sur l’augmentation des injustices et la marginalisation constante des voix des femmes. L’AWDF est parmi les seuls donateurs à reconnaître la nécessité de créer un espace sûr, libre de l’influence du patriarcat sous toutes ses formes, pour permettre aux femmes d’évoluer et de réaliser pleinement leur potentiel, et aider les organisations des droits des femmes à se développer.
Si vous êtes un bailleur de fonds et êtes sensible à de telles initiatives, alors je vous encourage vivement à investir dans la formation des femmes et d’y ajouter une approche féministe car cela fait toute la différence. Investir dans la formation des femmes, c’est investir non seulement dans leurs organisations, les aider à mieux atteindre leur objectif de changement, mais aussi dans des domaines qui libèrent le potentiel caché des femmes et de leurs organisations. En outre, les femmes et les organisations qui défendent leurs droits peuvent évoluer et créer des espaces sûrs pour toutes les femmes, en général, et celles traumatisées par la violence sous toutes ses formes, en particulier. Ces femmes pourront aisément être elles-mêmes, s’exprimer et laisser sortir la douleur et la peur enfouies en elles depuis longtemps.
Ce type d’investissement est très limité, voire inexistant. Mais, il produit des résultats spectaculaires.
Les histoires contenues dans ce livret en sont la parfaite illustration. La formation des femmes fonctionne ! Nous voyons comment des femmes et leurs organisations ont évolué en peu de temps. Je dirais même plus : les formations renforcent véritablement les organisations des droits des femmes. C’est un outil de transformation si puissant qu’il faudrait absolument l’adopter.