{"id":16304,"date":"2026-08-06T11:22:25","date_gmt":"2026-08-06T08:22:25","guid":{"rendered":"https:\/\/awdf.org\/fr\/?p=16304"},"modified":"2026-08-06T11:22:25","modified_gmt":"2026-08-06T08:22:25","slug":"porter-le-collectif-viviane-tathi-presidente-du-conseil-dadministration-sourires-de-femmes-cameroun","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/awdf.org\/fr\/porter-le-collectif-viviane-tathi-presidente-du-conseil-dadministration-sourires-de-femmes-cameroun\/","title":{"rendered":"Porter le collectif &#8211; Viviane Tathi \u2013 Pr\u00e9sidente du conseil d\u2019administration, Sourires de femmes, Cameroun"},"content":{"rendered":"<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0\u00ab Le f\u00e9minisme n\u2019est pas un marchepied \u00bb, affirme-t-elle.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Depuis plusieurs ann\u00e9es, Viviane Tathi porte avec d\u2019autres femmes, l\u2019organisation Sourires de femmes au Cameroun, dans un contexte marqu\u00e9 \u00e0 la fois par la pr\u00e9carit\u00e9, les violences faites aux femmes et les menaces croissantes envers les militantes f\u00e9ministes. Longtemps, elle a pens\u00e9 que l\u2019essentiel se jouait dans les campagnes de plaidoyer, les prises de parole publiques ou les combats politiques. Mais au fil du programme de leadership et de gouvernance f\u00e9ministe de l\u2019AWDF, une autre \u00e9vidence s\u2019est impos\u00e9e : une organisation ne peut survivre si le collectif, les conflits internes et les conditions mat\u00e9rielles de celles qui la portent sont constamment rel\u00e9gu\u00e9s au second plan.<\/span><\/p>\n<p><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" class=\"alignnone  wp-image-16307\" src=\"https:\/\/awdf.org\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/Winnie-Eyono-238x300.jpg\" alt=\"\" width=\"624\" height=\"787\" srcset=\"https:\/\/awdf.org\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/Winnie-Eyono-238x300.jpg 238w, https:\/\/awdf.org\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/Winnie-Eyono-813x1024.jpg 813w, https:\/\/awdf.org\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/Winnie-Eyono-768x968.jpg 768w, https:\/\/awdf.org\/fr\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/Winnie-Eyono.jpg 927w\" sizes=\"(max-width: 624px) 100vw, 624px\" \/><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Cr\u00e9\u00e9e le 13 avril 2018, Sourires de femmes est n\u00e9e des trajectoires sociales de ses fondatrices, toutes deux issues de zones rurales. Le nom m\u00eame de l\u2019organisation porte une ambigu\u00eft\u00e9 que Viviane revendique pleinement. Le sourire, explique-t-elle, renvoie \u00e0 la fois \u00e0 la capacit\u00e9 des femmes \u00e0 rester debout malgr\u00e9 les violences, les discriminations et les in\u00e9galit\u00e9s qu\u2019elles traversent, mais aussi \u00e0 une injonction sociale profond\u00e9ment ancr\u00e9e : celle qui exige des femmes qu\u2019elles restent douces, agr\u00e9ables, souriantes, quelles que soient les violences qu\u2019elles subissent.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab Parce qu\u2019on sourit, les gens pensent que tout va bien \u00bb, explique-t-elle. \u00ab Mais derri\u00e8re le sourire, il y a des traumas, des parcours difficiles que la soci\u00e9t\u00e9 ne voit pas. \u00bb<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00c0 travers ses activit\u00e9s de sensibilisation, d\u2019accompagnement des survivantes de violences, de renforcement de capacit\u00e9s et plus r\u00e9cemment de recherche f\u00e9ministe, l\u2019organisation tente pr\u00e9cis\u00e9ment de rendre visibles ces r\u00e9alit\u00e9s invisibilis\u00e9es. Aujourd\u2019hui, Sourires de femmes rassemble une quarantaine de membres, dont certaines tr\u00e8s jeunes. Les plus jeunes participent notamment \u00e0 des programmes d\u2019autonomisation et \u00e0 des activit\u00e9s de sensibilisation autour de la dignit\u00e9 menstruelle, du leadership ou encore de l\u2019orientation professionnelle. Pour Viviane, la question de l\u2019autonomisation va de pair avec celle de la transmission des savoirs f\u00e9ministes.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">C\u2019est d\u2019ailleurs dans cette perspective qu\u2019est n\u00e9 le projet MIIMBO : Le rempart f\u00e9ministe, d\u00e9velopp\u00e9 dans le cadre du programme de leadership et de gouvernance f\u00e9ministe de l\u2019AWDF. Le projet s\u2019int\u00e9resse aux savoirs des femmes camerounaises, \u00e0 leurs v\u00e9cus, mais aussi \u00e0 l\u2019histoire des formes de r\u00e9sistance f\u00e9minines souvent absentes des r\u00e9cits dominants.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Avant le programme, Viviane a affirm\u00e9 exercer un leadership \u00ab \u00e0 l\u2019aveugle \u00bb. Pourtant, elle n\u2019est pas novice. Elle a d\u00e9j\u00e0 particip\u00e9 \u00e0 plusieurs programmes internationaux de leadership et men\u00e9 d\u2019importantes campagnes de plaidoyer, notamment autour des f\u00e9minicides au Cameroun. \u00c0 l\u2019ext\u00e9rieur de l\u2019organisation, cela fonctionne. Elle sait cr\u00e9er des connexions, dialoguer avec des d\u00e9cideur.e.s, porter des campagnes jusque dans les espaces institutionnels. Mais en interne, les choses sont plus compliqu\u00e9es.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab J\u2019avais l\u2019impression que le leadership et l\u2019identit\u00e9 f\u00e9ministe \u00e9taient deux notions parall\u00e8les \u00bb, explique-t-elle.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Son principal d\u00e9fi r\u00e9side alors dans une question qu\u2019elle ne parvient pas \u00e0 r\u00e9soudre : comment construire une organisation f\u00e9ministe sans reproduire des modes de management hi\u00e9rarchiques ou autoritaires ? Comment introduire des notions comme la redevabilit\u00e9, l\u2019organisation du travail ou le suivi des t\u00e2ches sans avoir l\u2019impression de trahir les valeurs de sororit\u00e9 et de bienveillance port\u00e9es par l\u2019organisation ?<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Il y avait aussi le fait qu\u2019elle pensait que les conflits internes \u00e9taient secondaires par rapport \u00e0 l\u2019urgence militante. Les campagnes, les violences faites aux femmes, les f\u00e9minicides, les menaces s\u00e9curitaires lui semblaient plus importantes que ce qu\u2019elle appelle alors les \u00ab petits probl\u00e8mes \u00bb internes. Mais cette posture finit par fragiliser l\u2019organisation.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab Certaines membres ne se sentaient pas valoris\u00e9es ou prises en compte \u00bb, reconna\u00eet-elle aujourd\u2019hui.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Le coaching propos\u00e9 dans le cadre du programme de l\u2019AWDF agit alors comme un tournant majeur. Viviane d\u00e9couvre que la question de la redevabilit\u00e9 n\u2019est pas incompatible avec une organisation f\u00e9ministe. Au contraire, elle devient une condition de sa durabilit\u00e9.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab Je pensais que parce que nous \u00e9tions des s\u0153urs, il n\u2019\u00e9tait pas n\u00e9cessaire de mettre des cadres. Une organisation f\u00e9ministe ne dit par exemple pas \u00e0 sa s\u0153ur qu\u2019elle n\u2019avait pas bien travaill\u00e9. \u00bb<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Progressivement, l\u2019\u00e9quipe met en place des espaces de r\u00e9solution des conflits, des cadres de travail plus structur\u00e9s, une r\u00e9partition plus claire des responsabilit\u00e9s. Cette \u00e9volution transforme profond\u00e9ment sa mani\u00e8re de diriger. Le coaching lui fait \u00e9galement prendre conscience du poids qu\u2019elle portait seule.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab Je me disais que c\u2019\u00e9tait \u00e0 moi de tout faire \u00bb, explique-t-elle. \u00ab Mais quand on ne fait pas de retour aux gens, ces personnes ne se sentent pas prises en compte. \u00bb<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Derri\u00e8re cette prise de conscience se cache aussi une fatigue immense. Viviane parle d\u2019\u00e9puisement mental, de charge \u00e9motionnelle, mais aussi des risques s\u00e9curitaires li\u00e9s \u00e0 son engagement. En tant que militante f\u00e9ministe au Cameroun, elle fait face \u00e0 des menaces r\u00e9guli\u00e8res. Elle a \u00e9t\u00e9 agress\u00e9e \u00e0 son domicile, menac\u00e9e de mort et de viol, oblig\u00e9e de d\u00e9m\u00e9nager \u00e0 plusieurs reprises avec ses enfants. Les bureaux de l\u2019organisation n\u2019ont m\u00eame pas de plaque d\u2019identification afin de limiter les risques.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab Plus ton identit\u00e9 f\u00e9ministe s\u2019affirme, plus les menaces augmentent \u00bb, explique-t-elle.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Cette violence s\u2019ajoute \u00e0 une autre r\u00e9alit\u00e9 : la pr\u00e9carit\u00e9 \u00e9conomique du militantisme f\u00e9ministe. Pour Viviane, le manque de ressources constitue l\u2019une des tensions majeures entre les valeurs f\u00e9ministes et les r\u00e9alit\u00e9s du terrain.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab Le militantisme demande de l\u2019argent \u00bb, dit-elle sans d\u00e9tour.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Dans une organisation compos\u00e9e en grande partie de jeunes femmes issues de milieux pr\u00e9caires, les difficult\u00e9s mat\u00e9rielles affectent directement la possibilit\u00e9 m\u00eame d\u2019assumer une identit\u00e9 f\u00e9ministe. Certaines membres n\u2019osent pas se revendiquer f\u00e9ministes par peur d\u2019\u00eatre rejet\u00e9es par leurs familles ou priv\u00e9es de soutien financier.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab Quand tu affirmes ton identit\u00e9 f\u00e9ministe, on te coupe les vivres \u00bb, explique-t-elle.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Cette pr\u00e9carit\u00e9 produit une autre contradiction : comment demander \u00e0 des jeunes femmes de s\u2019engager durablement dans la lutte lorsque les salaires restent extr\u00eamement faibles et que le travail militant ne garantit aucune s\u00e9curit\u00e9 sociale ?<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Pour Viviane, cette r\u00e9alit\u00e9 oblige \u00e0 repenser le leadership f\u00e9ministe lui-m\u00eame. Ce qui manque aujourd\u2019hui, selon elle, ce n\u2019est pas seulement davantage de femmes leaders visibles, mais une v\u00e9ritable culture du collectif.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab On voit les femmes partout, mais o\u00f9 est le collectif ? \u00bb demande-t-elle.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Elle se m\u00e9fie d\u2019un leadership f\u00e9ministe centr\u00e9 sur la r\u00e9ussite individuelle ou la visibilit\u00e9 personnelle. Pour elle, le f\u00e9minisme perd son sens lorsqu\u2019il devient un outil de positionnement individuel plut\u00f4t qu\u2019un projet de transformation syst\u00e9mique.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab Si on prend le chemin du leadership pour se positionner, alors on perd le sens de la lutte \u00bb, affirme-t-elle.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Et pourtant, malgr\u00e9 l\u2019\u00e9puisement, les menaces et les doutes, Viviane continue. Elle dit avoir travers\u00e9 r\u00e9cemment une p\u00e9riode o\u00f9 elle envisageait de se retirer compl\u00e8tement du militantisme, convaincue d\u2019avoir d\u00e9j\u00e0 beaucoup donn\u00e9. Mais quelque chose la retient encore : la conviction que le changement collectif reste possible.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Lorsqu\u2019on lui demande quelles figures lui ont transmis, elle cite en premier lieu Winnie Madikizela, dont l\u2019histoire lui a appris que certaines d\u00e9cisions difficiles deviennent parfois n\u00e9cessaires dans les luttes politiques. Elle \u00e9voque \u00e9galement les soci\u00e9t\u00e9s secr\u00e8tes f\u00e9minines comme l\u2019ANLU ou le Movoungou, rappelant que les r\u00e9sistances des femmes africaines ne commencent pas avec les f\u00e9minismes contemporains. Puis elle revient \u00e0 une histoire plus intime : celle de sa m\u00e8re, qui voulait faire d\u2019elle une \u00e9pouse conforme aux attentes sociales, et celle de son p\u00e8re, qui l\u2019encourageait \u00e0 choisir sa propre voie.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">\u00ab Lui donner de l\u2019amour \u00bb, dit-elle aujourd\u2019hui en parlant de sa m\u00e8re, \u00ab c\u2019est comprendre le parcours de la femme de sa soci\u00e9t\u00e9 et de son temps. \u00bb<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Cette phrase r\u00e9sume peut-\u00eatre aussi sa mani\u00e8re d\u2019envisager le leadership f\u00e9ministe : non pas comme une posture individuelle h\u00e9ro\u00efque, mais comme une tentative fragile, collective et profond\u00e9ment humaine de transformer le monde sans oublier celles qui nous ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9es.<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0\u00ab Le f\u00e9minisme n\u2019est pas un marchepied \u00bb, affirme-t-elle. 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