Pendant longtemps, Winnie Eyono a dirigé en criant. Que ce soit dans les réunions, dans les tensions, et plus est dans les désaccords, sa voix montait. Elle voulait être entendue. À l’époque, elle ne voyait pas encore le lien entre cette colère et son propre passé.
« Depuis le bas âge, je ne pouvais pas m’exprimer », dit-elle aujourd’hui. « Donc quand il fallait le faire, je criais pour me faire entendre. »
Ce n’est qu’au cours du programme de leadership et de gouvernance féministe de l’AWDF qu’elle réalise que certaines blessures qu’elle croyait réglées continuaient de traverser sa manière de diriger.
Au Cameroun, Winnie est la coordinatrice exécutive ainsi que la cofondatrice de Sourires de femmes, une organisation qui travaille notamment sur le renforcement du leadership des jeunes femmes et la lutte contre les violences basées sur le genre dans les communautés rurales. En parallèle, elle poursuit des études en développement socio-économique local. Pour elle, ces deux trajectoires sont liées. Son objectif est de donner davantage de visibilité aux femmes vivant en milieu rural, des femmes qui, selon elle, portent des charges multiples sans bénéficier d’une véritable reconnaissance sociale ou économique.

« La lumière d’une seule personne ne peut pas éclairer tout le monde », dit-elle.
C’est aussi cela qui l’a motivée à retourner sur les bancs : apprendre davantage pour mieux accompagner les autres.
Avant le programme de leadership et de gouvernance féministe de l’AWDF, Winnie décrit son leadership comme directif. Son principal objectif était d’obtenir des résultats, parfois au détriment de la communication avec son équipe.
« Je savais peut-être parler, mais je ne savais pas communiquer », reconnaît-elle.
Les conflits étaient fréquents. Elle prenait des décisions seule, sans véritable consultation, convaincue que ses idées devaient primer. Derrière cette posture se cachaient pourtant des fragilités plus profondes : une difficulté à gérer ses émotions, un besoin constant d’être reconnue, mais aussi une peur que les autres brillent davantage qu’elle.
« Avant, quand une sœur réussissait, ça me créait un problème, une frustration », explique-t-elle. « Tout était centré sur moi. »
Cette manière de fonctionner affectait aussi l’organisation. Winnie avait du mal à déléguer des tâches. Elle craignait qu’une autre personne fasse mieux qu’elle et occupe l’espace à sa place. À cela s’ajoutait cette colère omniprésente, criant beaucoup sans réellement comprendre pourquoi.
Le coaching proposé dans le cadre du programme de l’AWDF agit alors comme un révélateur. Au fil des sessions, Winnie comprend que certaines blessures personnelles continuent d’influencer sa manière de diriger. Elle réalise notamment que certains traumatismes qu’elle traine, comme le fait de ne pas avoir eu le droit de s’exprimer, sont toujours présents. Une des sessions de coaching en particulier la bouleverse profondément au point que le processus doit être interrompu temporairement. Elle est alors orientée vers une psychothérapeute afin de mieux gérer ces traumatismes et leur impact sur elle-même comme sur les autres.
Cette expérience marque un tournant majeur, car, dit-elle, « je pensais avoir traité mes traumas, mais j’ai compris que ce n’était pas le cas. »
Le coaching devient alors bien plus qu’un espace de développement professionnel. Il devient un espace de transformation personnelle. Winnie apprend progressivement à écouter, à travailler en équipe, à accepter que d’autres puissent réussir à ses côtés sans que cela menace sa propre place. Elle découvre également l’importance de la délégation et de la confiance collective.
Aujourd’hui, elle dit ne plus crier comme avant. Lorsqu’il y a des tensions dans l’équipe, elle se rapproche des personnes concernées, écoute les différentes versions avant de prendre une décision. Elle reste consciente que certaines difficultés persistent, notamment dans la gestion émotionnelle des conflits, mais elle observe malgré tout un changement profond dans l’atmosphère de travail.
« Maintenant, il y a une belle atmosphère dans l’équipe, et le travail est plus léger. »
Cette transformation personnelle modifie également son rapport au féminisme. Avant de co-fonder Sourires de femmes, Winnie ne se considérait pas comme féministe. Le terme lui évoquait quelque chose de « malsain », une posture agressive ou opposée aux valeurs africaines. Peu à peu, au contact d’autres femmes, notamment Viviane Tathi, sa sœur-amie avec qui elle a co-fondé l’association, de lectures et de discussions, elle commence à interroger ses propres convictions.
« Je me demandais si j’étais là seulement pour panser les blessures des femmes, ou si je voulais attaquer le problème à la racine. »
Ce questionnement l’amène à identifier progressivement certaines valeurs qu’elle portait déjà sans parvenir à les nommer : la liberté, l’égalité, la dignité. Pendant longtemps, dit-elle, elle avait peur d’exprimer ces valeurs parce qu’elles dérangeaient.
S’agissant de la conciliation des valeurs féministes avec les réalités sur le terrain, les tensions restent nombreuses. Winnie évoque les difficultés liées au financement, le coût élevé du plaidoyer politique, mais aussi la lenteur des changements institutionnels. Réunir des décideur.e.s, organiser des espaces de plaidoyer ou porter certaines revendications publiques nécessite des ressources importantes dont les organisations féministes, notamment la sienne, disposent rarement. Elle évoque notamment le travail autour des féminicides et des violences conjugales au Cameroun, des questions qui, selon elle, ne sont toujours pas suffisamment prises en compte au niveau législatif.
À ces contraintes institutionnelles s’ajoute un coût plus personnel. Être féministe, dit-elle, provoque parfois des ruptures. Certaines personnes la considèrent comme dérangeante, insoumise, trop libre.
« On me traite d’insoumise, mais je l’accepte. Je veux vivre et être puissante. »
Cette liberté reste toutefois mal comprise. Pour Winnie, être entière, alignée avec soi-même, ne devrait pas être perçu comme une menace. Pourtant, dans de nombreux espaces, l’affirmation des femmes continue de déranger. Certaines personnes, dont elle-même à un certain moment de son histoire, se demandent si le féminisme doit crier tant. Quand elle avait initialement posé cette question dans une rencontre, on lui avait dit d’aller faire des recherches, et elle est arrivée à la conclusion suivante :
« Oui, le féminisme doit crier. L’injustice crie fort, donc le féminisme doit crier plus fort que l’injustice. »
Derrière cette affirmation aussi, se trouve aussi une autre conviction qui est celle que le leadership féministe ne peut exister sans transformation personnelle. Changer sa manière de diriger implique parfois déconstruire des habitudes profondément enracinées, revisiter des blessures anciennes, accepter d’être vulnérable.
« Le changement, c’est beaucoup de douleur. »
Quant aux femmes qui lui ont transmis, elle cite d’emblée Viviane Tathi, qui lui a fait découvrir le féminisme autrement. Elle évoque également les coachs rencontrées dans le cadre du programme de l’AWDF ainsi que d’autres féministes africaines qui ont contribué à élargir sa compréhension du monde et d’elle-même.
Puis elle ajoute cette phrase qui résume peut-être l’ensemble de son parcours :
« Je ne sais pas si j’aurais pu survivre sans féminisme. Aujourd’hui, avec le féminisme, je vis. »