Lorsque la crise éclate au sein de QET Inclusion, l’association où elle était la Directrice exécutive, Davila Tano a l’impression que tout vacille : son travail, son engagement militant, son leadership, et même sa place au sein de la communauté qu’elle accompagne depuis plusieurs années.
« Je me suis sentie trahie », dit-elle.
Épuisée émotionnellement, elle envisage un moment de disparaître, de quitter l’activisme, de s’éloigner de tout. Mais au cours des séances de coaching du programme de leadership et de gouvernance féministe de l’AWDF, une phrase revient sans cesse :
« C’est toi qui décides. »

Peu à peu, cette phrase devient un point d’ancrage. Une manière de reprendre possession d’elle-même après des années passées à tout porter pour les autres.
Davila a rejoint QET Inclusion, qui œuvre à l’amélioration des conditions de vie des personnes transgenres en Côte d’Ivoire, alors qu’elle est encore étudiante en BTS informatique. Très vite, elle s’investit profondément dans le travail militant jusqu’à devenir directrice exécutive et coordinatrice de projets.
Dans un contexte où les ressources restent limitées et où les personnes transgenres font face à de nombreuses discriminations, l’organisation s’engage à recruter au sein des communautés qu’elle accompagne elles-mêmes. Il faut recruter des personnes issues de ces communautés, souvent sans formation préalable, parfois sur la base de relations d’amitié ou de proximité. Mais cette proximité produit aussi des difficultés importantes dans la gestion quotidienne. Les frontières entre engagement militant, amitié et responsabilités professionnelles deviennent floues. Lorsqu’un document tarde à être envoyé ou qu’une sanction doit être appliquée, l’autorité de la personne en position de leadership est parfois remise en question.
Un leadership qu’elle décrit comme un leadership « de sœur, de frère, de famille ». Un leadership très humain, profondément attaché au partage et à la solidarité, mais peu structuré. Hypersensible, elle éprouve des difficultés à mettre de la pression sur les autres ou à prendre certaines décisions difficiles.
« Je voulais tellement m’entendre avec tout le monde », dit-elle aujourd’hui.
Cette posture finit cependant par l’épuiser. Elle ne parvient plus à distinguer sa vie personnelle de son travail militant. Les problèmes de l’organisation la suivent jusque chez elle. Elle donne énormément d’énergie aux autres sans réellement prendre soin d’elle-même.
Lorsqu’elle découvre le programme de leadership et de gouvernance féministe de l’AWDF en 2025, elle décide immédiatement de postuler, d’autant plus que le programme comporte des séances de coaching individuel.
« Je suis timide », explique-t-elle. « Et quand j’ai compris qu’il y aurait des séances individuelles, je me suis dit que cela pouvait vraiment m’aider. »
Le séjour à Madagascar marque profondément son parcours. Elle y découvre un espace qu’elle décrit comme chaleureux et profondément humain.
« Une chaleur humaine comme savent bien le faire les féministes », dit-elle en souriant.
Mais au retour de Madagascar, alors que les participant.e.s doivent commencer à réinvestir les apprentissages du programme dans leurs organisations, la crise éclate au sein de QET Inclusion. Davila se retrouve au cœur de tensions internes qui remettent brutalement en question son travail et son leadership.
« Même l’idée de continuer l’activisme a été remise en cause », raconte-t-elle.
La situation l’affecte profondément psychologiquement. Elle parle d’une période extrêmement difficile, marquée par le doute, la fatigue mentale et un fort sentiment d’abandon. Le soutien de sa famille devient alors essentiel. Les séances de coaching également. Peu à peu, Davila comprend qu’elle était aussi en quête permanente de validation extérieure. Le coaching l’aide à prendre du recul, à se recentrer sur elle-même et à réorganiser son quotidien.
Sa coach lui propose alors des exercices très concrets : établir un programme quotidien, identifier quelques tâches essentielles à accomplir chaque jour, apprendre à ralentir et à se reconnecter à elle-même.
« J’ai compris que j’étais dans un processus de guérison », dit-elle.
Cette période transforme profondément sa manière d’envisager le leadership. Davila commence à comprendre que l’hyper-disponibilité et le sacrifice permanent ne garantissent ni le respect ni la reconnaissance.
« Ce n’était pas en étant hyper disponible qu’on allait me respecter comme directrice », affirme-t-elle aujourd’hui.
Elle apprend progressivement à poser des limites, à ne plus tout anticiper, à avancer étape par étape. Après la crise, elle participe à la création d’une nouvelle organisation : Lueur d’espoir, LUDE en abrégé. Cette fois, elle souhaite construire quelque chose de plus structuré et professionnel.
« On veut rendre tout professionnel », explique-t-elle. « L’ambition est qu’un jour LUDE devienne même un bailleur de fonds. »
Cette volonté de professionnalisation ne signifie pourtant pas l’abandon des valeurs de solidarité qui ont guidé son engagement depuis le départ. Au contraire, Davila reste profondément attachée à la question du soutien communautaire et familial, particulièrement pour les personnes transgenres rejetées par leurs proches.
En Côte d’Ivoire, explique-t-elle, les réalités vécues par les personnes trans restent extrêmement précaires. Les crises anti-genre, les campagnes de stigmatisation sur les réseaux sociaux et l’exposition publique des identités trans créent des situations de grande insécurité.
« J’ai été affichée sur les réseaux sociaux », raconte-t-elle. « Et j’avais peur pour la sécurité de mes proches. »
L’accès aux documents administratifs ou aux soins reste également très difficile pour de nombreuses personnes transgenres. Certaines vivent même avec des identités de substitution ou dans des situations juridiques extrêmement fragiles.
« Nous ne sommes pas encore en sécurité », dit-elle.
Dans ce contexte, l’activisme demande un coût émotionnel et politique considérable. Mais Davila refuse désormais de laisser cet engagement la détruire entièrement.
« J’ai eu le déclic de me choisir », explique-t-elle.
Cette décision passe aussi par une reconnexion à elle-même, à sa spiritualité et à sa santé mentale. Elle parle de la nécessité de garder « un esprit dégagé » pour continuer à lutter sans s’effondrer.
Aujourd’hui, Davila continue de défendre publiquement les droits des personnes transgenres, y compris sur les réseaux sociaux où elle parle ouvertement de la transidentité malgré les violences verbales et les attaques.
« Moi personnellement, je ne me cache pas », affirme-t-elle.
Lorsqu’on lui demande quelles femmes lui ont transmis quelque chose d’essentiel, elle cite immédiatement sa mère, dont elle parle à plusieurs reprises au cours de l’entretien. Une mère dont elle se dit fière d’être aujourd’hui « une fierté ». Elle évoque également sa coach, Khadidiatou, dont le calme et l’écoute l’ont profondément marquée.
À travers son parcours, Davila propose une vision du leadership féministe profondément ancrée dans la survie, la lucidité et le soin de soi. Non pas un leadership construit sur le sacrifice total, mais un leadership capable de continuer à lutter sans se perdre entièrement dans la lutte elle-même.