« Le féminisme n’est pas un marchepied », affirme-t-elle.
Depuis plusieurs années, Viviane Tathi porte avec d’autres femmes, l’organisation Sourires de femmes au Cameroun, dans un contexte marqué à la fois par la précarité, les violences faites aux femmes et les menaces croissantes envers les militantes féministes. Longtemps, elle a pensé que l’essentiel se jouait dans les campagnes de plaidoyer, les prises de parole publiques ou les combats politiques. Mais au fil du programme de leadership et de gouvernance féministe de l’AWDF, une autre évidence s’est imposée : une organisation ne peut survivre si le collectif, les conflits internes et les conditions matérielles de celles qui la portent sont constamment relégués au second plan.

Créée le 13 avril 2018, Sourires de femmes est née des trajectoires sociales de ses fondatrices, toutes deux issues de zones rurales. Le nom même de l’organisation porte une ambiguïté que Viviane revendique pleinement. Le sourire, explique-t-elle, renvoie à la fois à la capacité des femmes à rester debout malgré les violences, les discriminations et les inégalités qu’elles traversent, mais aussi à une injonction sociale profondément ancrée : celle qui exige des femmes qu’elles restent douces, agréables, souriantes, quelles que soient les violences qu’elles subissent.
« Parce qu’on sourit, les gens pensent que tout va bien », explique-t-elle. « Mais derrière le sourire, il y a des traumas, des parcours difficiles que la société ne voit pas. »
À travers ses activités de sensibilisation, d’accompagnement des survivantes de violences, de renforcement de capacités et plus récemment de recherche féministe, l’organisation tente précisément de rendre visibles ces réalités invisibilisées. Aujourd’hui, Sourires de femmes rassemble une quarantaine de membres, dont certaines très jeunes. Les plus jeunes participent notamment à des programmes d’autonomisation et à des activités de sensibilisation autour de la dignité menstruelle, du leadership ou encore de l’orientation professionnelle. Pour Viviane, la question de l’autonomisation va de pair avec celle de la transmission des savoirs féministes.
C’est d’ailleurs dans cette perspective qu’est né le projet MIIMBO : Le rempart féministe, développé dans le cadre du programme de leadership et de gouvernance féministe de l’AWDF. Le projet s’intéresse aux savoirs des femmes camerounaises, à leurs vécus, mais aussi à l’histoire des formes de résistance féminines souvent absentes des récits dominants.
Avant le programme, Viviane a affirmé exercer un leadership « à l’aveugle ». Pourtant, elle n’est pas novice. Elle a déjà participé à plusieurs programmes internationaux de leadership et mené d’importantes campagnes de plaidoyer, notamment autour des féminicides au Cameroun. À l’extérieur de l’organisation, cela fonctionne. Elle sait créer des connexions, dialoguer avec des décideur.e.s, porter des campagnes jusque dans les espaces institutionnels. Mais en interne, les choses sont plus compliquées.
« J’avais l’impression que le leadership et l’identité féministe étaient deux notions parallèles », explique-t-elle.
Son principal défi réside alors dans une question qu’elle ne parvient pas à résoudre : comment construire une organisation féministe sans reproduire des modes de management hiérarchiques ou autoritaires ? Comment introduire des notions comme la redevabilité, l’organisation du travail ou le suivi des tâches sans avoir l’impression de trahir les valeurs de sororité et de bienveillance portées par l’organisation ?
Il y avait aussi le fait qu’elle pensait que les conflits internes étaient secondaires par rapport à l’urgence militante. Les campagnes, les violences faites aux femmes, les féminicides, les menaces sécuritaires lui semblaient plus importantes que ce qu’elle appelle alors les « petits problèmes » internes. Mais cette posture finit par fragiliser l’organisation.
« Certaines membres ne se sentaient pas valorisées ou prises en compte », reconnaît-elle aujourd’hui.
Le coaching proposé dans le cadre du programme de l’AWDF agit alors comme un tournant majeur. Viviane découvre que la question de la redevabilité n’est pas incompatible avec une organisation féministe. Au contraire, elle devient une condition de sa durabilité.
« Je pensais que parce que nous étions des sœurs, il n’était pas nécessaire de mettre des cadres. Une organisation féministe ne dit par exemple pas à sa sœur qu’elle n’avait pas bien travaillé. »
Progressivement, l’équipe met en place des espaces de résolution des conflits, des cadres de travail plus structurés, une répartition plus claire des responsabilités. Cette évolution transforme profondément sa manière de diriger. Le coaching lui fait également prendre conscience du poids qu’elle portait seule.
« Je me disais que c’était à moi de tout faire », explique-t-elle. « Mais quand on ne fait pas de retour aux gens, ces personnes ne se sentent pas prises en compte. »
Derrière cette prise de conscience se cache aussi une fatigue immense. Viviane parle d’épuisement mental, de charge émotionnelle, mais aussi des risques sécuritaires liés à son engagement. En tant que militante féministe au Cameroun, elle fait face à des menaces régulières. Elle a été agressée à son domicile, menacée de mort et de viol, obligée de déménager à plusieurs reprises avec ses enfants. Les bureaux de l’organisation n’ont même pas de plaque d’identification afin de limiter les risques.
« Plus ton identité féministe s’affirme, plus les menaces augmentent », explique-t-elle.
Cette violence s’ajoute à une autre réalité : la précarité économique du militantisme féministe. Pour Viviane, le manque de ressources constitue l’une des tensions majeures entre les valeurs féministes et les réalités du terrain.
« Le militantisme demande de l’argent », dit-elle sans détour.
Dans une organisation composée en grande partie de jeunes femmes issues de milieux précaires, les difficultés matérielles affectent directement la possibilité même d’assumer une identité féministe. Certaines membres n’osent pas se revendiquer féministes par peur d’être rejetées par leurs familles ou privées de soutien financier.
« Quand tu affirmes ton identité féministe, on te coupe les vivres », explique-t-elle.
Cette précarité produit une autre contradiction : comment demander à des jeunes femmes de s’engager durablement dans la lutte lorsque les salaires restent extrêmement faibles et que le travail militant ne garantit aucune sécurité sociale ?
Pour Viviane, cette réalité oblige à repenser le leadership féministe lui-même. Ce qui manque aujourd’hui, selon elle, ce n’est pas seulement davantage de femmes leaders visibles, mais une véritable culture du collectif.
« On voit les femmes partout, mais où est le collectif ? » demande-t-elle.
Elle se méfie d’un leadership féministe centré sur la réussite individuelle ou la visibilité personnelle. Pour elle, le féminisme perd son sens lorsqu’il devient un outil de positionnement individuel plutôt qu’un projet de transformation systémique.
« Si on prend le chemin du leadership pour se positionner, alors on perd le sens de la lutte », affirme-t-elle.
Et pourtant, malgré l’épuisement, les menaces et les doutes, Viviane continue. Elle dit avoir traversé récemment une période où elle envisageait de se retirer complètement du militantisme, convaincue d’avoir déjà beaucoup donné. Mais quelque chose la retient encore : la conviction que le changement collectif reste possible.
Lorsqu’on lui demande quelles figures lui ont transmis, elle cite en premier lieu Winnie Madikizela, dont l’histoire lui a appris que certaines décisions difficiles deviennent parfois nécessaires dans les luttes politiques. Elle évoque également les sociétés secrètes féminines comme l’ANLU ou le Movoungou, rappelant que les résistances des femmes africaines ne commencent pas avec les féminismes contemporains. Puis elle revient à une histoire plus intime : celle de sa mère, qui voulait faire d’elle une épouse conforme aux attentes sociales, et celle de son père, qui l’encourageait à choisir sa propre voie.
« Lui donner de l’amour », dit-elle aujourd’hui en parlant de sa mère, « c’est comprendre le parcours de la femme de sa société et de son temps. »
Cette phrase résume peut-être aussi sa manière d’envisager le leadership féministe : non pas comme une posture individuelle héroïque, mais comme une tentative fragile, collective et profondément humaine de transformer le monde sans oublier celles qui nous ont précédées.