
Dans le contexte des pays africains francophones, où les droits des femmes sont constamment menacés, les mouvements féministes d’Afrique de l’Ouest francophone se mobilisent pour faire entendre leurs voix et défendre leurs priorités. C’est dans cette optique que, lors du 15ᵉ forum de AWID, le Fonds Africain pour le Développement de la Femme (AWDF) a organisé deux sessions clés.
La première consistait en un déjeuner réunissant des mouvements féministes, des bailleurs de fonds et des activistes féministes, en partenariat avec la Fondation For a Just Society (FJS). Cette rencontre a permis de dresser un état des lieux de la situation en Afrique de l’Ouest francophone afin de mieux comprendre les défis auxquels les féministes font face, ainsi que les besoins spécifiques en matière de financement pour défendre la justice de genre.
La seconde session, organisée par AWDF et le consortium KOMBOA, a exploré les défis actuels liés à la mise en œuvre du Protocole de Maputo. Elle a offert un espace de réflexion collective pour identifier les actions nécessaires à la protection des droits énoncés dans ce protocole. Cette session a permis de discuter des obstacles persistants tout en proposant des solutions concrètes pour renforcer l’application de ce texte fondamental pour les droits des femmes en Afrique.
Cette analyse revient sur les points essentiels abordés lors de ces deux sessions, enrichis de contenus visuels, tout en mettant en lumière les enjeux majeurs de la lutte féministe en Afrique de l’Ouest.
Enjeux et défis des mouvements féministes
Les enjeux et défis rencontrés par les mouvements féministes en Afrique de l’Ouest francophone sont d’abord d’ordre social et législatif. Parmi les problèmes les plus préoccupants, on trouve la santé mentale des femmes, le non accès à l’éducation pour les femmes handicapées, ainsi que la précarité croissante des jeunes filles.

La santé mentale des femmes : un problème souvent ignoré
Au Burkina Faso, une étude de 2017 a révélé que les femmes souffrent de troubles mentaux à un taux de 46,24 %, contre 35,1 % chez les hommes. Cette situation est aggravée par un taux de suicide plus élevé chez les femmes (0,95 %) comparé à celui des hommes (0,18 %). Pourtant, les ressources nécessaires pour traiter ces troubles sont presque inexistantes. Le manque de personnel qualifié et l’absence de données fiables compliquent la mise en place de politiques publiques efficaces. En dépit de l’ampleur de ce problème, la santé mentale des femmes reste largement négligée.
L’accès à l’éducation pour les femmes handicapées
Dans des pays comme le Cameroun, l’accès à l’éducation pour les femmes handicapées représente un défi majeur. Ces femmes, souvent exclues du système éducatif en raison de barrières physiques et sociales, se retrouvent marginalisées et précarisées. Cette absence d’accès à l’éducation limite leur participation à la vie politique et sociale, renforçant ainsi leur vulnérabilité et leur précarité.
Conditionnalités des bailleurs de fonds
Les bailleurs de fonds internationaux imposent fréquemment des conditions strictes qui ne tiennent pas compte des réalités locales des pays francophones. Ces critères, souvent trop rigides, excluent de nombreuses organisations féministes locales qui ne remplissent pas toutes les exigences administratives ou structurelles. En outre, les financements sont généralement attribués sur des périodes très courtes, ce qui rend difficile la planification à long terme de projets féministes.
Barrière linguistique et exclusion des organisations francophones
Une autre difficulté majeure réside dans l’invisibilisation des réalités spécifiques aux pays francophones. Les financements sont souvent orientés vers des problématiques jugées prioritaires dans les pays anglophones, négligeant ainsi les enjeux propres aux pays francophones. De plus, les critères d’enregistrement trop stricts et les priorités mal adaptées des bailleurs de fonds réduisent la capacité des mouvements féministes à répondre aux besoins locaux.
La barrière linguistique constitue également un obstacle important. De nombreux appels à subventions sont rédigés uniquement en anglais, ce qui complique leur accès pour les organisations féministes francophones qui n’ont ni les moyens de traduire les documents ni la capacité de répondre dans cette langue. Cette exclusion linguistique renforce les inégalités entre les pays anglophones et francophones, exacerbant ainsi les déséquilibres de financement.
La montée de la militarisation
Dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, la montée de la militarisation et la suppression des ministères des Droits des femmes compliquent la mise en œuvre de politiques féministes. Ces évolutions politiques détournent les ressources et l’attention des questions liées à l’égalité des genres, réduisant ainsi l’impact des mouvements féministes et le soutien gouvernemental à leurs actions.
Les demandes des mouvements féministes pour un soutien accru
Face à ces enjeux et défis multiples, les mouvements féministes d’Afrique de l’Ouest francophone ont formulé plusieurs recommandations pour améliorer leur soutien financier et renforcer leur autonomie.
Un fonds africain pour les Africaines
Les mouvements féministes plaident pour le développement de collectes de fonds « par les Africaines, pour les Africaines », afin de garantir leur indépendance financière. Cette approche permettrait de réduire la dépendance des organisations locales vis-à-vis des bailleurs de fonds internationaux et de mieux répondre aux besoins spécifiques des femmes dans chaque pays.
Inclusion des femmes handicapées dans les programmes financés
L’inclusion des femmes handicapées dans les projets de financement constitue une priorité. Les mouvements féministes demandent que les bailleurs de fonds s’assurent qu’au moins un cinquième des bénéficiaires des programmes financés soient des femmes handicapées, afin de garantir une plus grande inclusivité.
Flexibilité dans les critères d’attribution des fonds
Pour renforcer les capacités organisationnelles des mouvements féministes, ceux-ci réclament des subventions plus longues, par exemple sur une durée de cinq ans, pour garantir la durabilité des projets et permettre une planification à long terme. Une plus grande flexibilité dans les critères d’attribution des financements est également nécessaire, afin de mieux s’adapter aux réalités locales et opérationnelles.
Prise en compte de la santé mentale des femmes
La santé mentale, souvent négligée, est une dimension essentielle pour le bien-être et l’autonomie des femmes. Les mouvements féministes demandent que cette problématique devienne une priorité dans les financements destinés à promouvoir l’égalité des genres, en intégrant des programmes spécifiques de soutien psychologique pour les femmes.
Justice linguistique dans les financements
Les mouvements féministes francophones appellent à une justice linguistique dans l’attribution des financements. Ils recommandent la création d’équipes francophones au sein des bailleurs de fonds ainsi que la traduction systématique des appels à subventions en français et en anglais. Cette mesure permettrait de réduire les inégalités d’accès aux financements entre les organisations féministes anglophones et francophones.

Le Protocole de Maputo : Un outil clé pour les droits des femmes en Afrique
Le Protocole de Maputo, officiellement intitulé « Protocole à la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples sur les droits des femmes en Afrique », est un document fondamental visant à promouvoir et protéger les droits des femmes sur le continent africain. Il aborde des questions cruciales telles que l’égalité des sexes, la lutte contre la violence basée sur le genre et les droits reproductifs.
Reposant sur des principes essentiels tels que l’égalité, la non-discrimination et la reconnaissance du rôle vital des femmes dans le développement socio-économique, ce Protocole appelle à l’adoption de lois et de politiques garantissant ces droits. Il encourage également la mise en place de mécanismes de suivi pour évaluer les progrès réalisés dans la mise en œuvre des engagements pris par les États.
Enjeux et défis dans la mise en œuvre du Protocole
Stratégies de défense du protocole énoncés lors de la session KOMBOA
Renforcer la Communication et la Sensibilisation
Pour garantir l’efficacité du Protocole, il a été soulevé comme stratégie essentielle le renforcement de la communication autour de celui-ci. Il s’agira de sensibiliser les populations et les décideurs, en particulier dans les régions où il est encore peu connu, sur l’importance du Protocole et ses implications pour la protection des droits des femmes.
Assurer la représentation des femmes dans les instances décisionnelles
Une autre stratégie clé est d’assurer une représentation équitable des femmes dans les instances décisionnelles. La présence des femmes dans ces instances garantit que leurs voix soient entendues et leurs besoins pris en compte lors de l’élaboration des politiques publiques.
Renforcer les réseaux entre organisations féministes
La création de réseaux solides entre les organisations féministes a été soulevé aussi comme essentielle pour défendre collectivement le Protocole. Ces réseaux permettent de coordonner les actions, d’élaborer des stratégies communes et de renforcer la solidarité entre les différentes initiatives de défense des droits des femmes.
Coopération avec d’autres mouvements sociaux
Il est également crucial de renforcer la coopération avec d’autres mouvements sociaux, y compris ceux qui défendent les droits des personnes queer. Une approche plus inclusive et interconnectée permettrait de renforcer les actions de plaidoyer et d’élargir le soutien au Protocole.
Adopter une approche proactive contre les mouvements anti-genre
Il est nécessaire de développer des stratégies de défense plus audacieuses pour contrer les mouvements anti-genre qui remettent en cause les acquis du Protocole. Une action proactive est indispensable pour garantir que les droits des femmes soient protégés et respectés.
Analyse contextuelle et actions ciblées
Enfin, une analyse approfondie de la situation dans chaque pays a été soulevée également comme cruciale pour mieux cibler les actions à entreprendre. Comprendre les spécificités culturelles, politiques et sociales de chaque contexte permettra de mieux adapter les stratégies des mouvements de défense et de répondre de manière plus efficace aux défis locaux.
En somme, les mouvements féministes en Afrique de l’Ouest francophone font face à des défis considérables tant en matière de financement que dans la défense du Protocole de Maputo. Le manque de financement demeure un obstacle majeur, limitant la portée des mouvements et leur impact. Pour surmonter ces défis, il est impératif que les bailleurs de fonds, tant au niveau national qu’international, reconnaissent l’importance de soutenir les mouvements. Cela passe par un engagement à fournir des ressources financières durables et adaptées aux besoins spécifiques des mouvements féministes. Parallèlement, la défense du Protocole de Maputo est essentielle pour garantir les droits des femmes et l’égalité des genres en Afrique. Ce texte, qui constitue un cadre légal important, doit être mis en œuvre de manière effective. Les mouvements féministes doivent continuer à plaider pour son application, en surmontant les obstacles politiques et sociaux qui freinent son efficacité. En unissant nos efforts et en plaidant pour des politiques favorables, les mouvements féministes peuvent non seulement surmonter les obstacles rencontrés, mais aussi promouvoir une véritable égalité des genres et un respect des droits humains.
écrit par Pacifique Doriane Sognonvi